mardi 18 juin 2013
La Pharmacienne
Anton Tchékov
La Pharmacienne
Le petit bourg de B..., qui se compose de deux ou trois rues tortueuses, dort à poings fermés. Tout est calme dans l'air immobile. On entend seulement quelque part au loin, par delà la ville, sans doute, un chien qui hurle d'une voix aiguë, grêle et éraillée. Il va bientôt faire jour.
Tout dort depuis longtemps déjà. Seule, la jeune femme de Tchernomordik, le pharmacien de B..., veille. Cela fait trois fois qu'elle se recouche et se relève, mais décidément le sommeil la fuit - et elle ne sait pourquoi. Elle est assise, en chemise, devant la fenêtre ouverte et regarde dans la rue. Elle étouffe, s'ennuie, se sent contrariée... contrariée à en avoir envie de pleurer, et elle ne sait toujours pas pourquoi. Elle a comme une boule dans la poitrine, qui lui remonte sans cesse à la gorge... À quelques pas derrière elle, blotti contre le mur, Tchernomordik ronflote béatement. Une puce avide lui pique la racine du nez, mais il ne la sent pas, il sourit même, parce qu'il rêve que tout le monde tousse en ville et lui achète des gouttes du Roi de Danemark. Rien ne le réveillerait, ni piqûres, ni coups de canon, ni caresses.
La pharmacie se trouve presque au bout du bourg, si bien que la campagne se découvre très loin aux yeux de la pharmacienne... Elle voit, petit à petit, la zone orientale du ciel pâlir, puis s'empourprer comme dans u grand incendie. Tout à coup, la grosse face de la lune surgit derrière les taillis lointains. Elle est rouge (en général, quand elle sort des buissons, la lune a l'air affreusement confuse).
Soudain, avec un cliquets d'éperons, des pas retentissent dans le silence nocturne. On entend des voix.
"Ce sont des officiers qui étaient invités chez le chef de la police et qui s'en retournent au camp", pense-t-elle.
Un instant plus tard paraissent deux silhouettes d'officiers en tuniques blanches : l'une grande et grosse, l'autre plus petite, plus mince. Elles se traînent paresseusement, à petit pas, le long de la barrière et parlent à voix haute. En approchant de la boutique, elles ralentissent encore leur marche et regardent les fenêtres.
"Ça sent la pharmacie, dit le mince. Nous y voilà! Ah! oui... La semaine dernière, je suis venu y acheter de l'huile de ricin. Et puis le pharmacien a une triste figure et une mâchoire d'âne. Quelle mâchoire, mon vieux! Tout à fait celle avec laquelle Samson a mis les Philistins en pièces.
- Mm... oui! dit le gros homme d'une voix de basse. La pharmacie dort. La pharmacienne dort aussi. La pharmacienne est rudement jolie, sais-tu, Obtiossov.
- Je l'ai vue. Elle me plaît bien... dites-moi, docteur, peut-elle vraiment aimer cette mâchoire d'âne ?
- Non, elle ne l'aime sans doute pas, soupire le docteur comme s'il plaignait le pharmacien. La petite est là qui sommeille derrière sa fenêtre ! Hein Obtiossov ? Elle a rejeté ses couvertures... sa petite bouche est entrouvert... et sa jambe pend hors du lit. Je parie que ce nigaud de pharmacien n'a aucune idée de ce trésor... Pour lui, femme ou bouteille de phénol, c'est tout pareil!
- Dites donc, docteur? dit l'officier en s'arrêtant. Si nous entrions à la pharmacie acheter quelque chose? Peut être verrons-nous la pharmacienne.
- Quelle idée! La nuit!
- Et après? ils sont obligés de nous servir même la nuit. Entrons, mon cher!
- Pourquoi pas..."
Cachée derrière les rideaux, elle entend un coup de sonnette enroué. Elle jette un coup d’œil à son mari qui continue à ronfler doucement et à sourire, jette un vêtement sur ses épaules, enfile ses pieds nus dans ses pantoufles et court au magasin.
On aperçoit deux ombres derrière la porte vitrée. Elle remonte la mèche de la lampe et se hâte d'aller ouvrir, elle n'est plus triste, plus crispée, elle n'a plus envie de pleurer, seulement son coeur bat très fort. Le gros docteur et le mince Obtiossov entrent. Maintenant, elle peut les examiner à loisir. Le docteur est lent, ventru, il a le teint basané, porte la barbe. Il ne peut faire le plus petit mouvement sans que sa tunique craque et que la sueur perle à son front. L'officier est rose, imberbe, efféminé, souple comme un stick anglais.
"Que désirez-vous? leur demande-t-elle, en ramenant son vêtement sur sa poitrine.
- Donnez-moi... heu... heu... heu... quinze kopeks de pastilles de menthe!"
Sans se presser, elle prend un bocal sur l'étagère et commence à peser. Les acheteurs regardent fixement son dos; le docteur serre les paupières comme un chat repu, le lieutenant est tout sérieux.
"C'est la première fois que je vois une dame tenir une pharmacie, dit le docteur.
- Cela n'a rien d'extraordinaire..., explique-t-elle, en jetant un regard de biais sur le visage rose d'Obtiossov. Mon mari n'a pas d'employé et c'est toujours moi qui l'aide.
- Ah c'est ça... Quelle jolie pharmacie vous avez là! Il y en a de ces... bocaux. Et vous n'avez pas peur de vivre au milieu des poisons? Brrr!"
Elle enveloppe le petit paquet et le tend au docteur. L'officier lui donne quinze kopeks. Il s’écoule une demi-minute de silence... Les hommes se regardent, esquissent un pas vers la porte, puis échangent un nouveau coup d’œil.
"Donnez moi dix kopeks de bicarbonate de soude!" dit le docteur.
Du même geste indolent et paresseux, elle tend la main vers l'étagère.
"Est-ce que vous n'auriez pas quelque chose de..., marmotte Obtiossov en remuant les doigts, quelque chose, voyez vous, d'allégorique, un breuvage vivifiant... de l'eau de Seltz, par exemple? Vous avez de l'eau de Seltz?
- Oui, répond-elle
- Bravo! vous n'êtes pas une femme, mais une fée. Apportez-en deux ou trois bouteilles!"
Elle scelle rapidement le paquet de bicarbonate de soude et disparaît dans les ténèbres derrière la porte.
"Un fruit! dit le docteur en clignant de l’œil Un ananas pareil, Obtiossov, vous n'en trouverez pas même à Madère. Hein? qu'en pensez-vous? Pourtant... vous entendez ce ronflement? c'est M. le pharmacien qui repose."
Une minute après, elle est de retour et pose cinq bouteilles sur le comptoir. Elle revient de la cave, aussi est-elle rouge et un peu émue.
"Chut... doucement, fait l'officier, quand, après avoir débouché les bouteilles, elle laisse tomber le tire-bouchon. Ne faites pas tant de bruits, vous allez réveiller votre mari.
- Et après, si je le réveille?
- Oh! il dort si bien... il vous voit en rêve... À votre santé!
- En outre, dit la voix de basse du docteur après un renvoi d'eau de Seltz, les maris, c'est une engeance si ennuyeuse qu'ils feraient bien de dormir tout le temps. Ah! avec cette eau, un petit vin n'irait pas mal.
- Qu'est-ce que vous imaginez encore! dit ma pharmacienne en souriant.
- Ce serait magnifique! quel dommage que vous ne vendiez pas de spiritueux! Mais... vous devez vendre du vin, comme médicament. Avez-vous du vinum gallicum rubrum?
- Oui.
- Eh bien voilà! Apportez nous-en! Amenez-nous ça parbleu!
- Combien en voulez vous?
- Quantum satis!... Pour commencer uen once dans un verre d'eau, après nous verrons... N'est-ce pas, Obtiossov? D'abord avec de l'eau, ensuite per se..."
Ils s'assoient tous deux près du comptoir, ôtent leur casquette, et se mettent à boire du vin rouge.
"Il faut avouer qu'il est atroce! Vinum mauvissimum! pourtant, en la compagnie de... heu, heu, heu... il paraît un nectar. Madame, vous êtes ravissante! Je vous baise la main en pensée.
- Je donnerais cher pour le faire autrement qu'en pensée! dit Obtiossov. Parole d'honneur! Je donnerais ma vie!
- Laissez ce ton...,dit Mme Tchernomordik rougissante et se donnant l'air sérieux.
- Quelle coquette! rit doucement le docteur en la regardant malicieusement par en dessous. Vos yeux sont comme des pistolets! Paf! Paf! Compliments, vous avez gagné! Nous sommes vaincus!"
Elle regarde leurs visages colorés, écoute leur bavardage et ne tarde pas à s'animer à son tour. Oh! elle est déjà si gaie Elle se mêle à la conversation, rit, minaude, et, cédant aux prières réitérées de ses clients, boit une once ou deux de vin rouge.
"Vous les officiers, vous devriez sortir plus souvent de vos camps, dit-elle, c'est affreux comme on s'ennuie ici. Je meurs littéralement.
- Ne faites pas ça..., fait le docteur effrayé. Un pareil ananas... une merveille de la nature, dans ce coin perdu! Griboïédov l'a très bien dit: "Dans le désert, à Saratov!" Mais il est temps de partir. Très heureux d'avoir fait votre connaissance... très heureux! Combien vous devons-nous?"
Elle lève les yeux au plafond et remue longuement les lèvres.
"Douze roubles quarante-huit kopeks" dit-elle.
Obtiossov sort de sa poche un gros portefeuille, fouille longuement dans la liasse de billets et règle.
"Votre mari dort béatement... il rêve..., bafouille-t-il en lui serrant la main au moment de prendre congé.
- Je n'aime pas entendre des bêtises...
- Où voyez-vous des bêtises? Au contraire... ce ne sont pas des bêtises du tout... Même que Shakespeare a dit: "Heureux qui fut jeune au temps de sa jeunesse."
- Lâchez-moi la main!"
Enfin, après avoir tenu de longs propos, baisé la main de la dame, les deux clients sortent de la pharmacie, hésitants, comme s'ils se demandaient s'ils n'oublient rien.
Elle court cependant dans sa chambre et reprend sa place devant la fenêtre. Elle voit les deux hommes s'éloigner, faire nonchalamment une vingtaine de pas, puis s'arrêter et parler tout bas. Que disent-ils? Son cœur bat, ses tempes battent - pourquoi? elle l'ignore elle-même... Le cœur lui bat très fort, comme si les deux chuchoteurs, là-bas, décidaient de son sort.
Cinq minutes plus tard, le docteur se sépare d'Obtiossov et continue son chemin, tandis que ce dernier retourne sur ses pas. Il passe devant la pharmacie, une fois, une autre fois... Tantôt, il s'arrête près de la porte, tantôt, il se remet à marcher... Enfin, il tire prudemment la sonnette.
"Quoi? Qui est là? (Elle entend soudain la voix de son mari.) On sonne et tu n'entends pas! dit sévèrement le pharmacien. Quelle débâcle!"
Il se lève, enfile sa robe de chambre et, titubant, à moitié endormi, traînant ses pantoufles, il va au magasin.
"Qu'est-ce que... qu'est-ce c'est? demande-t-il à Obtiossov.
- Donnez-moi... donnez-moi quinze kpoeks de pastilles à la menthe."
il respire bruyamment, à n'en plus finir, bâille, dort tout en marchant, se cogne les genoux au comptoir, atteint l'étagère et prend le bocal...
Deux minutes plus tard la pharmacienne voit Obtiossov sortir, faire quelques pas et jeter les pastilles de menthe sur la route poussiéreuse. Le docteur se montre au coin de la rue et vient à sa rencontre... ils se rejoignent, puis, tout en gesticulant, disparaissent dans la brume matinale.
"Comme je suis malheureuse! dit la pharmacienne avec un regard en colère sur son mari qui se déshabille rapidement pour se coucher. Oh, comme je suis malheureuse! répète-t-elle en versant soudain des larmes amères. Et personne, personne ne sait...
- J'ai oublié quinze kopeks sur le comptoir, marmonne le pharmacien en s'enfouissant sous l'édredon. Mets-les dans la caisse, s'il te plaît..."
Et il se rendort aussitôt.
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